Journey : ichi-go ichi-e, « un instant, une rencontre »

« Le héros est mort en tant qu’homme de notre temps ; mais en tant qu’homme éternel – achevé, non particularisé, universel -, il est né à nouveau. Le second devoir, la seconde tâche sacrée qui lui incombe est donc de revenir alors parmi nous, transfiguré, et de nous enseigner ce qu’il sait de cette vie renouvelée ».

Le Héros aux mille et un visages – Joseph Campbell, Prologue.

Je ne suis pas un héros.

Mais j’ai vécu le voyage, fabuleux voyage proposé par Journey.

Et je suis, en quelque sorte, né à nouveau, après avoir été emporté, transporté, au cœur d’une expérience bouleversante et unique. Ces quelques instants auront transformé mon regard sur le media jeu vidéo et sa capacité à nous rapprocher les uns des autres. A rapprocher les êtres humains qui animent chacun de ces avatars constitués de pixels.

Je ne suis pas un héros, mais le temps est venu de raconter une partie infime de ce que j’ai pu ressentir au cours de ce voyage.

Infime : pour essayer d’en dévoiler le moins possible aux futurs voyageurs.

Infime, parce que les mots en diminuent nécessairement la justesse et la puissance de l’impact.

Alors cela sera sans doute maladroit, mais qu’importe : ce qui compte, ce n’est pas ce que l’on peut en dire. Ce qui compte, c’est de se laisser tenter et d’essayer d’emprunter par soi-même cet inoubliable chemin.

Ces quelques mots ne seront donc qu’une humble, imparfaite, incomplète mais tout à fait humaine invitation de plus… au voyage.

 

L’appel de l’aventure

La douce lumière d’un soleil pâle illumine timidement le ciel.

Un ciel presque sans nuage. Une atmosphère emplie de quiétude.

Une vie presque sans mouvement.

Mon regard se pose, tranquillement, sur un promontoire de sable d’où dépassent deux stèles.

Deux tombeaux érigés en direction des cieux. Mémoires d’instants passés.

Les tissus ondulants lentement à leurs cimes sont les seuls vestiges de ceux qui les ont vécus.

Ces tissus sont comme des témoins vibrants, bientôt émouvants, d’éternité.

Les souvenirs qu’ils referment en eux, je vais bientôt les écrire à nouveau, au présent.

Ces dunes vierges de toute trace vont accueillir mes pas, être marquées par ces sillons à jamais uniques. Je ressens au plus profond de moi leur invitation, elles me supplient d’écrire en elles la calligraphie d’un passage. De dessiner à leur surface l’expression de la vie.

De ces dunes vierges, je n’aperçois pour l’instant que le connu, confortablement installé dans la sureté de mon être.

Mais le périple commence au-delà.

Soudain, une trainée de lumière parcourt le ciel.

Surplombant gracieusement des dizaines et des dizaines d’autres tombes s’amoncelant dans la plaine au loin.

Cette lumière vient à moi.

Assis sur ce duvet sablonneux, j’ouvre les yeux et me lève. Enfin.

J’avance.

Juste après : l’inconnu.

J’avance. Et me rapproche de ces deux stèles.

Juste après : l’aventure.

J’avance. Et j’ai le cœur serré.

Juste après, peut-être : la rencontre.

Rencontre avec l’autre, rencontre avec soi.

J’avance.

Et juste ici : le départ.

Maintenant.

Un nouveau périple.

Cette montagne qui se dresse au loin devant moi sera mon guide.

Mais l’essentiel se trouvera sur le chemin qui m’y mènera.

Le périple du héros

L’histoire de Journey est celle d’un voyage, le voyage d’un héros.

L’aventure qui nous attend s’inspire de celle de tous les héros de légendes et de mythes, le monomythe, dont l’archétype fut détaillé par Joseph Campbell dans son ouvrage « Le Héros aux mille et un visages ».

Ce périple mènera le héros à franchir un premier obstacle à l’aide d’un guide. Il lui faudra ensuite affronter d’autres épreuves dont il sortira victorieux, dont il sortira grandi, et qui le libèreront progressivement de ses mentors puis de lui-même jusqu’à atteindre son but ultime : l’éveil. Le héros reviendra alors dans son pays, transformé par l’expérience initiatique de son épopée.

Le périple décrit dans le monomythe suit un cycle, et ce cycle mènera le héros sur le chemin de sa propre transformation.

« La traversée tout d’abord de l’égout à ciel ouvert, puis de la rivière parfaitement limpide qui coule sur l’herbe, l’apparition d’un aide obligeant au moment critique et l’éminence de terre ferme qui se dresse de l’autre coté de la rivière (le Paradis Terrestre) : ce sont là les motifs qui reviennent sans cesse dans le chant merveilleux de la grande aventure de l’âme. »

Le Héros aux mille et un visages – Joseph Campbell, Prologue.

Cette étude approfondie du lien qui réunit les héros des grands mythes de toutes les civilisations a été une importante source d’inspiration pour Jenova Chen afin de concevoir la structure narrative du jeu.

Si, dans Journey nous retrouverons des allusions symboliques évidentes aux différents motifs décrits par Joseph Campbell dans son ouvrage (l’appel de l’aventure initiée par un guide, les épreuves, le passage du seuil et la rencontre avec ses gardiens, le voyage fabuleux, puis dans la mer des ténèbres et le « ventre de la baleine » jusqu’à l’apothéose finale), certains éléments se feront peut-être un peu plus discrets ou plus succincts (l’aide d’un mentor, le retour du héros)… tout en étant néanmoins présents.

Mais ce « Héros aux mille et un visages » est une source libre d’inspiration pour Journey, qui n’en sera pas une pâle copie revisitée.

Par le passé, le studio thatgamecompagny a déjà prouvé, et brillamment avec Flower, qu’ils savaient nous emmener au cœur d’une histoire sans user de mots ni d’explications complexes. Trois ans plus tard, c’est avec une maîtrise absolue que Journey parvient, sans trop d’artifices et avec une incomparable souplesse de tous les instants, à nous emmener dans une histoire intense et évocatrice pour toute âme humaine : le cycle de la vie et de la mort.

C’est notre propre histoire que nous avons le sentiment d’écrire, et le périple du héros détaillé dans le monomythe s’efface progressivement de notre esprit pour ne nous laisser à éprouver que cette « nouvelle aventure » : elle devient véritablement nôtre.

Ainsi, de la même manière que le film « Koyaanisqatsi » avait été une source d’inspiration au moment de la création de Flower, « Le Héros aux mille et un visages » le sera également pour Journey. Mais encore une fois, le chef-d’œuvre qui en résulte ne souffre à aucun moment de cette filiation. Le talent créatif de Jenova Chen et de toute l’équipe de thatgamecompagny suffira à rendre l’expérience originale et unique, et ce, pour plusieurs raisons.

A commencer par sa magnificence visuelle…

Une vague dans l’océan

Dès les premiers instants, Journey provoque un choc esthétique.

Un choc dont on ne peut imaginer à quel point il va aller en grandissant, en s’approfondissant. S’affirmant et mûrissant en nous jusqu’à provoquer l’émerveillement absolu, tant visuel que sonore.

C’est un sentiment de volupté qui se dégage de nos toutes premières glissades à la surface de ces mers de sables. Une douceur sereine s’échappe de ces volutes de poussières que l’on soulève.

Chacun de nos déplacements est une caresse pour ce sol, pour cette terre tout entière.

Le respect des lieux, emplis de vestiges d’un autre temps, commence dans ces pas, dans ce lien avec notre environnement.

Sitôt passée la première zone d’exploration, plus on avance et plus on prend conscience de notre insignifiance. De notre fragilité.

De notre humble présence au monde autour de nous.

De n’être qu’un grain de sable dans ce désert.

Les lieux sont vastes ; les frontières lointaines.

Et nous sommes là.

Poussière parmi les poussières.

Mais ces quelques pas, ces quelques moments passés à marcher, glisser ou planer le temps d’un bond, le temps d’un souffle, en plein cœur de cette immensité, nous relient au monde plutôt qu’ils ne nous en éloignent. C’est avec légèreté, avec simplicité que nous avançons dans l’inconnu.

C’est avec humilité que nous acceptons de n’être qu’une infime partie de ce tout.

C’est avec joie que nous habitons pleinement ce monde.

Pour l’instant sans peur, pour le moment : libres. Et guidés par nos seuls instincts.

Dans toute la première partie de ce périple, la merveilleuse beauté des lieux visités suivra une courbe ascendante. Un pic d’enchantement succèdera à un pic d’enchantement. Cette grâce se dessinera sous nos yeux avec la palette de couleurs chaleureuses d’un sable orangé, marron ou saumoné, d’un ciel jauni, vert anis ou bleu azur. Ce crescendo nous conduira jusqu’à une explosion de brillance dorée, puissante, éclatante, rehaussée par un contre-jour éblouissant. Epoustouflant. Révélant alors une myriade étincelante de grains de poussières, scintillant par milliers à la surface d’un sol sans cesse mouvant. Et la suite, des profondeurs de la terre jusqu’au final ahurissant, n’aura de cesse de nous émerveiller.

Ces sont des instants de pure beauté.

Une pure beauté qui nous traverse, nous transperce, nous bouleverse.

Où l’on glisse sur ces rivières de sable fin, totalement absorbés dans l’action, s’oubliant peu à peu, envoutés par le son du froissement de notre robe en tissu, transportés par cette sublime musique symphonique, émerveillés par cette lumière, cette chaleur, ce plaisir d’être là.

Cette joie d’être totalement à sa place.

Et c’est alors le détail se noie dans l’immensité.

L’infime se perd dans le tout. Et en fait partie.

Nous habitons ce monde dans lequel nous évoluons, autant qu’il nous habite.

Tout comme la vague à la surface de l’océan.

Nous sommes la vague, nous sommes, aussi et en même temps, l’océan.

Il n’y a plus que l’unité. Il n’y a plus que tout.

Se sentir envahi par ce « sentiment océanique », reste une expérience personnelle, délicate à mettre en mots, puisque les mots sont impuissants pour décrire ce qui ne peut que se vivre et s’expérimenter directement. Ce sont là de courts et rares instants, conscients, d’éternité.

La rencontre

Mais là où Journey vient extirper l’humanité, la rechercher au plus profond du joueur, c’est au-delà de sa dimension esthétique et de cette pure beauté décrite un peu plus haut.

C’est au-delà de cette montagne au loin, de cet objectif lointain.

C’est au-delà… et c’est aussi tout prêt.

Cette dimension ultime de Journey, elle réside dans la rencontre, et la force du lien qui en résultera.

Nouer des liens avec des personnages de jeu vidéo, des personnages qui nous parlent, qui nous touchent, qui nous émeuvent, cela a d’ores et déjà fait partie intégrante de mes plus beaux moments passés en tant que joueur au cours des vingt cinq dernières années.

Les liens qui unissaient, main dans la main Ico et Yorda (dans le jeu ICO) figuraient sans doute au sommet de ce sentiment. Naissait alors cette empathie, ressentie envers un personnage irréel dans les faits (dirigé par l’intelligence artificielle) mais qui devenait bel et bien réel dans notre propre expérience.

Dans Journey, la rencontre du personnage (que l’on incarne) avec un autre personnage (qui va donc cheminer avec nous), est bouleversante et absolument unique en son genre : ce personnage, en tous points identique au notre en apparence, est contrôlé par un autre joueur.

Contrôlé par un autre être humain.

Derrière son écran de télévision. Comme moi.

Bien réel.

Je suis arrivé en ce lieu inconnu. Une plaine entourée de hautes falaises. Du haut de mon piédestal, j’aperçois les ruines d’un pont immense. Ce pont me permettra sans doute d’avancer dans ma quête. Je m’élance et plane doucement jusqu’en bas.

Je me dirige vers un mécanisme qui semble très ancien… et qui réagit lorsque je produis des ondes sonores.

C’est donc cela, ma voix !

Alors je m’exécute, entonnant une note. J’observe le résultat, immédiat : un tissu majestueux se positionne comme par enchantement entre les deux premiers piliers.

Mais soudain, juste un peu plus loin, je le vois.

Un autre voyageur ! Lui aussi active des mécanismes…

Fébrile, je vais à sa rencontre.

Mais en tant que joueur, qu’être humain, je sais qu’il s’agit d’un véritable voyageur. Tout comme moi. Ce personnage est animé par une âme humaine. Et cela change tout.

Il ou elle s’approche aussi de moi. Nous nous saluons par une onde sonore.

Il ou elle ne peut pas le voir, mais je souris réellement.

Je ne sais pas quel est son âge, je ne sais pas s’il s’agit d’une femme ou d’un homme.

Je ne connais ni sa religion, ni sa couleur de peau. Je ne sais pas où il se trouve sur notre planète.

Mais je sais qu’il est ici, devant moi. Avec moi.

Nous allons continuer ensemble.

Pas pour « combattre ensemble », pas pour « se battre l’un contre l’autre ».

Nous allons découvrir ce monde ensemble. Tous les deux.

C’est magique.

Nous nous suivons de prêt, activant l’un après l’autre les mécanismes du pont de tissu. Sans chercher à devancer l’autre, sans faire la course. En se respectant, en prenant soin d’attendre l’autre. En le remerciant même, d’une onde sonore appuyée. D’une onde de joie !

Nous avons trouvé là notre manière de sourire, je crois.

Je remarque que lorsque nous marchons tout proches, l’un de l’autre, ce lien qui est en train de naître se matérialise à l’écran : nos écharpes s’illuminent et se rapprochent si nous nous tenons épaule contre épaule. Comme si nous nous tenions la main.

Dès que l’un va trop vite ou qu’il se fait distancer, ce lien visuel disparait.

Je pense que lui aussi apprécie ce lien, alors nous prenons soin de rester proches le plus longtemps possible.

J’ai trouvé un compagnon.

Un compagnon, un seul et unique compagnon, qui, je ne le saurai que plus tard, m’accompagnera jusqu’à la fin de ce voyage.

Magique.

 

Le lien

Dans la vie réelle, combien de fois nous arrive-t-il de partager un destin commun avec une personne inconnue ? Echanger un sourire, une politesse, un regard, ce sont instants de liens à l’autre que nous avons peut-être la joie de vivre assez régulièrement. Mais partager un destin commun, être embarqué dans une aventure avec un autre être humain dont on ne sait rien, et qui ne sait rien de nous, cela reste dans le domaine de l’exception.

L’adversité nous rapproche parfois, et seul peut-être un destin tragique semble disposé à nous rapprocher véritablement de l’autre. A nous donner l’impression de fouler ensemble les mêmes pas.

Journey nous place (au départ en tous cas) dans une situation bien différente.

En effet, notre périple débute tout juste.

Nous sommes, en quelque sorte, libres de mener à bien notre quête initiatique et spirituelle de la manière dont on le souhaite. De suivre notre propre et solitaire chemin.

Nous n’avons, à ce point, pas véritablement besoin d’aide ; pas véritablement besoin de l’autre.

Nous ne sommes pas en perdition… mais, pourtant, de manière totalement inattendue, le lien humain devient le plus fort.

Et si nous découvrions notre destin ensemble ? Et si nous apprenions à nous soutenir, à nous entraider, à veiller l’un sur l’autre ?

Qu’importe le temps que durera ce voyage, c’est décidé : je veillerai sur toi. Je n’attends pas de toi que tu fasses de même, je n’attends pas de gratitude, mais je tiens à te faire ce don : je t’offre ma bienveillance.

 

Mais par chance, dans ma propre expérience, cette bienveillance devint bientôt réciproque avec cet inconnu. Ce compagnon.

Et de politesses en gratitudes, d’attentions en générosités, nous devenions peu à peu solidaires.

Ce compagnon devenait petit à petit un ami.

 

Et lorsque la peur nous saisissait tous les deux, nous nous rapprochions encore un peu plus.

Et lorsqu’il fut blessé par le protecteur du seuil, la crainte de sa disparition me brisa, dépassant l’effroi ressenti devant le sort qui m’était réservé.

Et lorsqu’il fallut avancer, contre le vent, contre le froid, c’est vers lui que se portait mon attention.

Cette quête initiatique, cette montagne à gravir, ce n’était pas uniquement mon objectif : ce qui comptait, plus que tout, c’était d’y parvenir tous les deux. Avec lui, avec elle.

Je n’étais pas seul, parce que mon compagnon était là. Et j’étais là pour le soutenir. La volonté d’avancer, épreuve après épreuve, je la puisais sans m’en rendre compte dans cette alliance bienveillante.

Et, par un merveilleux enchantement, ce camarade, ce compagnon, mon ami, fit preuve d’une totale et absolue bienveillance en retour.

Ce périple, nous l’avons vécu en parfaite symbiose, du début à la fin.

Dans les joies lumineuses, comme dans les épreuves les plus dures et terrifiantes.

La libération était peut-être au bout du chemin, mais cette fraternité et cet amour-amitié (philia) que je ressentais au fond de moi, dans cet échange avec l’autre, pour l’autre avant moi, me libérait dès maintenant, pas après pas, de la prison de mon égo.

« Si vous réalisez le Vide de Toutes Choses (*), la Compassion se lèvera dans vos cœurs ;
Et si vous perdez toute différenciation entre vous-même et les autres, vous pourrez servir les autres ;
Et quand, à servir les autres, vous parviendrez, alors vous me rencontrerez ;
Et en me trouvant, vous atteindrez l’état de Bouddha. »

Le Héros aux mille et un visages – Joseph Campbell citant Milarepa, Chapitre II.
(* la vacuité. Les choses comme les êtres sont dénuées d’existence autonome. Tout est interdépendant, tout est impermanent.)

Aider l’autre nous aide à nous oublier nous-mêmes.

Tourner son regard vers l’autre nous permet de le détourner un peu de soi.

« Aime ton prochain comme toi-même »… oui, mais surtout, oublie-toi !

La dissolution de l’égo fut catalysée par notre rapport de camaraderie, de compassion et d’amour altruiste (peut-être le seul véritable, inconditionnel : qui donne et n’attend rien).

Quel symbole, et quel message ! Et surtout, quelle expérience donnée à vivre grâce à un jeu vidéo !

Cette sensation chaleureuse qui naît et se développe progressivement en nous au cours de ce périple partagé avec l’autre, n’a jamais, absolument jamais, eu d’équivalent dans ma relation au medium jeu vidéo.

Avec Journey, j’ai vécu par deux fois l’harmonie : avec le monde, tout d’abord, puis avec cet autre être humain, à l’intérieur de ce même monde.

Et lorsque le périple, merveilleux périple, allait prendre fin, après ces deux heures d’une vie entière passée ensemble, le point culminant fut atteint, lorsque nous nous somme dit : « au revoir ».

Nous sommes tous deux au bout du chemin.

Nous le savons. Cette lumière est la dernière porte avant l’éveil, qui scellera notre séparation.

Alors nous nous arrêtons, tous les deux, en même temps. A quelques pas de cette lumière.

Et nous nous inclinons, plusieurs fois, l’un devant l’autre.

Un frisson me parcourt le corps : cet « au revoir » est bel et bien un « adieu ».

« Je te suis si reconnaissant, mon ami ! Ce que nous avons vécu, cette rencontre fut unique, et je ne l’oublierai jamais. »

Si j’avais su pleurer, des larmes auraient coulé le long de mes joues.

Ici, elles ruisselaient dans mon cœur.

Tout en continuant à nous saluer, à nous dire adieu, nous avancions alors vers cette mort, afin de pouvoir renaître.

 

Mais ce que nous avions vécu appartenait désormais à l’éternité.


 

Ichi-go ichi-e

Ce qui signifie littéralement : « Un instant, une rencontre ».

Ce concept, simple et fondamental qui se trouve au cœur de la philosophie Zen, fut exprimé ainsi par le maître de thé japonais Sen no Rikyū : il décrit avec simplicité cette conscience de l’instant présent, à jamais unique et à jamais changeant. Si cette « philosophie de vie » trouve un moyen d’expression formel dans de nombreux arts, c’est dans la cérémonie du thé qu’elle obtient un cadre et un univers complet, afin de s’exprimer pleinement et de manière absolue.

« Au Japon, les cérémonies du thé répondent à la conception du paradis terrestre taoïste. La chambre de thé, appelée aussi « demeure de l’imagination », est une construction éphémère destinée à abriter un moment d’intuition poétique. […]

L’hôte avance par l’allée du jardinet doit se baisser pour franchir l’entrée basse. Il s’incline devant le tableau ou le bosquet, devant la bouilloire qui chante, et prend place sur le sol. Le plus modeste objet, rehaussé par la simplicité voulue de la maison de thé, y apparait auréolé d’une beauté mystérieuse, et son silence détient le secret de l’existence temporelle. Chaque hôte a le loisir d’approfondir l’expérience en relation avec lui-même. Les personnes présentes contemplent ainsi l’univers en miniature et leur secrète communion avec les immortels leur est rendue perceptible. »

Le Héros aux mille et un visages – Joseph Campbell, Chapitre II.

Journey se rapproche par certains aspects de cette « voie du thé » (sadō).

Avant de pénétrer dans la maison de thé, comme dans l’univers de Journey, on laisse derrière soi nos jugements, on se purifie symboliquement (et jusque dans les faits : les mains et la bouche pour sadō). En cheminant lentement dans le jardin de thé, et dans les premières dunes de Journey, on franchit alors cette frontière invisible qui nous sépare du monde réel.

La maison de thé est pareille à la route qui nous conduit à cette montagne au loin.

Il nous faut avancer sur ce chemin avec humilité : on commence par s’agenouiller pour se glisser dans l’entrée basse de la maison de thé (en laissant derrière ces étiquettes qui nous définissent dans le monde extérieur).

L’invité se présente tel qu’il est devant son hôte, qui sera à la fois son guide et son compagnon.

Dans Journey, nous nous présentons également lavés de toute étiquette sociale devant notre compagnon d’aventure. Un guide viendra parfois nous montrer la direction, cette montagne, et nous sommes tous deux invités à la rejoindre.

Nous allons partager le thé et l’univers tout entier contenu dans ce bol, et nous allons vivre un périple intérieur et extérieur. En commun. En communion. Cette rencontre est un trésor, entre l’hôte et l’invité, ou entre les invités eux-mêmes : la distinction n’existe plus, ne reste que l’harmonie respectueuse et la conscience de l’instant.

C’est un moment partagé, et unique, qui ne se reproduira plus jamais : c’est aussi ce que nous donne à vivre Journey. Ichi-go ichi-e, « un instant, une rencontre ».

Se transformer… et devenir meilleur

« Là où un héros ordinaire devrait affronter une épreuve, l’élu n’est arrêté par aucun obstacle et ne commet pas d’erreur. »

Le Héros aux mille et un visages – Joseph Campbell, Chapitre II.

Au sortir de Journey, l’être humain que nous sommes n’est pas devenu un héros, ni même un élu transfiguré tel que nous l’avons incarné deux heures durant. Pourtant, ce voyage dans des lieux sublimes, étonnants, inquiétants n’aura eu de cesse de nous faire entrapercevoir la beauté, de nous faire ressentir l’humilité face au gigantisme et aux épreuves, de nous faire accepter notre fragilité et notre insignifiance, tout en nous reliant intimement à ce monde. Et même si l’empreinte de notre passage s’effacera progressivement, son souvenir s’inscrira profondément en nous.

Si par hasard, notre route croisait celle d’un autre voyageur, notre éveil pourrait devenir celui de la solidarité et du partage. Sans jugement envers l’autre qui nous ressemble tant, et qui avance avec nous dans ce cycle de la vie, des épreuves, et de la mort. La réalisation ultime de Journey se situe peut-être là : il parvient à nous rendre un peu meilleurs.

Pas au-delà de l’humanité, comme l’élu ou le sage. Non.

Mais simplement, et ne serait-ce que juste un peu, un meilleur humain parmi les humains.

Et contrairement à ce héros, nous avons la chance de jouir d’un don supplémentaire : celui de pouvoir recommencer ce périple, encore et encore.

  1. Stéphane
    21 mars 2012 à 12:59

    Je t’avais dit que c’était comme un second voyage que tu annonçais en tentant de retranscrire avec tes mots l’expérience marquante qu’a été pour toi Journey, j’avais raison 🙂

    Tout en ayant des références (peut-être trop) savantes, ton texte reste très personnel et offre un riche panorama de ce dont est capable Journey !
    C’est incroyable que tu aies pu rester avec le même joueur du début à la fin, cela n’a jamais encore été mon cas (même pour une plus courte durée le lien peut être fort)
    Je trouve aussi que Journey a cette faculté de « rendre meilleur » – dans le sens où Journey nous fait ressentir pleinement à quel point ce qui nous porte, nous réchauffe, c’est tout ce lien et ces contacts avec le monde extérieur et surtout, avec les autres.
    Une très belle expérience humaine !

    Je ne sais pas pour toi (je témoigne) mais je reçois plein de messages de joueurs (auxquels j’ai répondu) qui me remercient ainsi que d’autres joueurs – ils évoquent à chaque fois le plaisir et leur reconnaissance envers la générosité qu’ils ont éprouvé !
    Et c’est vraiment ça, Journey nous laisse libre d’être seul, d’abandonner les autres – mais en même temps il donne l’occasion, sans la forcer ce qui n’aurait pas de sens, de faire l’expérience d’un contact. Un contact qui peut prendre plein de forme suivant les joueurs, qui peut aller jusqu’à une certaine forme d’amour, de totale générosité.

    Décidément, le jeu vidéo n’a pas fini d’exploiter ses puissances !

    • ippo
      21 mars 2012 à 13:07

      Merci pour ton commentaire et ta présence Stéphane !

      Je suis désolé pour les quelques références présentes dans le texte, cela ne me ressemble pas vraiment (étant donné que j’écris plutôt de manière instinctive) et j’espère que cela n’a pas dénaturé le propos principal, ni atténué ce que Journey a pu me faire ressentir.
      Et puis je ne « sais » pas, je préfère « apprendre ». Enfin bref, cela aurait donc peut-être gagné à rester plus court, plus concentré et encore plus simple.

      Je ne crois pas avoir reçu de messages directs par la suite (je n’ai croisé le chemin que de 1 + 2 joueurs en 2 périples seulement). Mais ce dont tu témoignes est très touchant : ce lien qui se crée au-delà montre que cette solidarité, générosité et forme d’amour qui naît dans Journey peut même nous mener encore un peu plus loin.
      Encore merci pour ton témoignage, ta présence et ta compréhension.

      PS : et merci c’est corrigé pour les coquilles ^^;

      • Stéphane
        22 mars 2012 à 16:06

        Ne t’en fais pas pour les références^^ cela reste très personnel dans l’ensemble !
        On peut même en rajouter : en plus d’ICO et de Shadow of the Colossus, pour la lumière, pour le travail sur l’espace et le lien avec Yorda ou avec le cheval Agro ; Jenova Chen et Robin Hunicke dans une interview ont aussi dit s’être inspirés de Passage de Jason Rohrer ainsi que du système online pacifique de The Endless Forest, disponibles tous deux gratuitement sur internet.

        Tu n’as pas encore du découvrir le costume spécial^^ (je ne t’en dis pas plus hormis que c’est lumineux)
        Que ce soit les amis auxquels je fais expérimenter Journey ou moi-même il y a souvent autour de 8 noms au générique :p Comme quoi il peut vraiment se passer des choses différentes suivant les joueurs où le moment à chaque périple^^

        Enfin rien à voir, mais le travail sur la ‘caméra’, que l’on peut déplacer avec la Sixasix, est vraiment fabuleux dans Journey. Ces déplacements de l’angle de vue sont tellement fluides ! Et presque jamais notre personnage n’est au centre, nous sommes sans cesse, sans même nous en rendre compte, enclins à être en lien avec l’extérieur.

        (Très bon choix de vidéo;) +

        • ippo
          22 mars 2012 à 16:40

          Oui j’imagine tout à fait le lien « thématique » avec Passage de Jason Rohrer mais je ne connaissais pas The Endless Forest. Merci pour les références supplémentaires :).

          Si, je vois de quel costume tu veux parler ^^. Mais je ne l’évoque pas dans le texte, me consacrant à ce sublime et véritablement unique premier périple avec un seul et même compagnon. Dans mon second périple, j’ai reçu l’aide d’un « guide » un peu plus lumineux oui ^^. Et je me suis posé la question de savoir « pourquoi », et « qui était-il » avant d’avoir la réponse le lendemain sur Internet. Ce fut une belle expérience : au lieu d’être deux « invités » dans la maison de thé, j’étais, en quelque sorte, chez mon « hôte ».

          Ce que tu dis au sujet de la caméra est très pertinent et très beau… mais je crois avoir paramétré cette dernière sur le stick droit et n’ai donc pas profité de cet aspect « sensoriel » de plus au sixaxis ! Je corrigerai cela lors de mon prochain périple ^^.

          Oui la portion musicale de cette vidéo est sublime ;).

  2. Stéphane
    28 mars 2012 à 22:29

    Lorsque l’on fait expérimenter Journey à des non-joueurs, la présence de la sixaxis s’avère aussi évidente que nécessaire ! Je suis heureux, Journey a été le premier jeu d’une personne de mon entourage qui n’aurait jamais pensé pouvoir un jour vivre une telle chose :p

    Au fait, tu as vu, Austin Wintory offre précisément cette portion musicale dans son assortiment de musiques !

    Thatgamecompany ne laisse décidément rien au hasard
    « Apotheosis » Bel et bien Le nom qui convient à ce moment de Journey, à tous les niveaux
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Apoth%C3%A9ose

    • ippo
      29 mars 2012 à 08:50

      C’est une chance d’avoir pu faire découvrir Journey à une personne qui n’avait jamais joué auparavant. Ce devait être fascinant de voir ses réactions ;).

      Oui, Austin Wintory est un compositeur généreux : je suis en train de télécharger son assortiment offert à sa « fan list » (j’imagine que tu parles de cet assortiment -> oui je vois ce « A Musical Journey » dans la liste). Il me tarde d’écouter tout ça ! La description qu’il en a faite dans son email est très alléchante…

      Oui, l’apothéose convient à ce moment et donc au titre de cette musique (et fait partie des termes relatifs au périple du héros du monomythe.. comme la plupart des autres titres ;)). J’ai d’ailleurs été très touché lorsque j’ai découvert le titre de la magnifique chanson finale :
      « I was Born for This ».

  3. Stéphane
    1 avril 2012 à 11:30

    Je crois que le plus drôle et le plus émouvant, c’est quand, après avoir échangé un peu avec quelqu’un, la personne a réalisé à mes propos que c’était un véritable joueur : « QUOI ! Un vrai joueur.. comment ça.. Mais… Oh.. Mais.. c’est pas vrai.. Mais c’est incroyable !! » Une telle chose semblait tellement impossible^^ J’ai pu observer la même chose hier soir avec une demoiselle qui n’en revenait pas.

    L’apothéose de Journey n’a pas à rougir face aux autres représentations en art de l’élévation d’un défunt parmi les dieux, elle est grandiose.
    « I was Born for This » Mais quel est donc ce « This » 🙂

    Journey « roi du PSN » a l’air d’avoir du succès, s’il n’y a pas de quoi devenir optimiste !

    • ippo
      2 avril 2012 à 09:14

      Merci beaucoup de venir partager ces moments :).
      Même moi, qui savait que lors d’un rencontre dans Journey, « l’autre » était bien réel, je n’ai pu m’empêcher d’en douter à plusieurs reprises lors de mon premier et inoubliable périple, tant il se comportait « comme je l’aurais rêvé ». Tout était parfait, c’était vraiment une chance incroyable de vivre ce voyage dans une telle osmose avec un autre être humain.

      Donner à vivre par le mouvement et l’action cette apothéose en plein cœur de cette montée en puissance musicale, cette ascension à la fois symbolique et bien réelle, c’est vraiment une expérience que je n’avais jamais vécue grâce à ce média. Des montées en puissance finales, oui cela m’était arrivé, mais là il s’agit plutôt d’une libération : il me semble que le mouvement est inverse à celui de la montée en puissance. Ici on ne se remplit pas, on s’allège ! Ce n’est pas un mouvement vers soi, mais un mouvement vers l’extérieur.
      Géniale sensation.

      Optimiste, je ne sais pas. Cela se travail et le succès de Journey seul n’y parviendra pas… En ce qui me concerne, il faudra toute une vie humaine pour que l’optimisme devienne « naturel ». Mais ce beau succès mériterait maintenant un peu mieux : une sortie en boite d’une compilation des 3 œuvres du studio, afin qu’ils soient connus par le plus grand nombre. Voilà mon souhait !

  4. Stéphane
    1 avril 2012 à 11:33

    Oh, et dans la série messages à supprimer, il me semble avoir repéré une autre « coquille » (à moins à nouveau qu’il y ait une incompréhension de ma part) que j’avais vue puis oubliée :p
    Lorsque tu développes à propos du « choc esthétique » :
    « Mais ces quelques pas, ces quelques moments passés à marcher, glisser ou planer le temps d’un bond, le temps d’un souffle, en plein cœur de cette immensité, nous relient* au monde plutôt qu’ils* ne nous en éloignent*. » A nouveau le tout est très riche et très incarné ! +

    • ippo
      2 avril 2012 à 09:18

      Merci ! C’est aussi corrigé, très juste ;).
      Je laisse ton commentaire… pas pour la coquille, mais pour ton compliment. Merci !

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